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Bière de rêve

Bière de rêve
Albert DECONNINCK

74 pages
12.00 €

Résumé

« Bière de rêve » est l'histoire d'une ivresse contemplative d'un amateur de bière qui parle de la vie, de la solitude et de la mort. Ces mots jetés par dessus le môle d'où partent les âmes trouvent leur saveur avec la dégustation de « bonnes » bières d'outre quiévrain.

Extrait

Renaud buvait toutes sortes de bières, bière d’abbaye, bière de brasserie, pils, stout, gueuze, blanche, alt, lager, ale, toutes celles qui avaient, des noms d’évasion, des parfums d’orge et de fleurs de houblon, du grain en bouche, avec juste ce peu d’amertume qui fait claquer la langue et replonger le nez dans la mousse qui égaye le précieux breuvage. C’était à l’université qu’il avait découvert ce plaisir de consécration, comme le font les catholiques dans leur célébration eucharistique, lui qui n’avait jamais été à la messe, son père, ayant refusé qu’un Dieu vienne se mêler de leurs affaires, avait pour habitude de dire « Finir sur une croix quand on est fils de Dieu n’est bon pour personne ». En fait Renaud, refaisait les gestes familiers que ces hommes, ceux de son enfance, aux ventres endigués par leur large ceinturon, aux mentons de cochon, au regard dur comme l’étrave d’un ferry, s’appliquaient à bien exécuter, accrochés au comptoir. Il se souvenait surtout de leur visage qui changeait au fur et à mesure que le liquide traversait leur corps et de leurs jambes qui gigotaient quand le cul du verre vide tapait le comptoir.
Sans enlever son duffel-coat, il se tira une bière d’un tonnelet calé entre deux cendriers et posé à même la table. Sa première bière était sacrée. Elle avait la vertu d’apaiser sa soif en libérant une mousse charnue car trop longtemps contenue, elle avait aussi une fonction particulière qui lui était impartie, celle d’ouvrir la voie à toutes celles qui suivraient. Il se tira une nouvelle bière qu’il dégusta fenêtre ouverte. Un tramway freinait, des voitures préssées se klaxonnaient, des voix en mêlée s’interpellaient sous la bruine qui recouvrait la ville. C’était l’instant magique où rien ne pouvait plus l’atteindre.
Ses pas le dirigèrent vers la rue des Bouchers où il se rendait parfois pour déguster des calices de bière trappiste inconnue du commun des sobres comme des amateurs de pisse d’âne industrielle. A l’ouverture de la porte il reçut la fumée et le brouhaha de la salle comme le signal de son appartenance au monde des vivants. Il entama une procession de bières avec le plaisir d’une vie retrouvée. A chaque verre, il prenait le temps d’observer sa mousse, qui accrochée par de petites bulles à son verre humide, dessinait des crêtes de houle immobile. Ses yeux naviguaient, sa tête dodelinait au grè des vagues et pour se tenir droit, ses mains enserraient très fort l’anse du bock. Au bout de quelques dives mousses le vent commença à lui chauffer le front et le visage qu’il avait, malgrè ses vingt sept ans, presque imberbe. Il attrapa le bout de bois qui traînait sur le comptoir, dérisoire mât de misaine, sur lequel étaient hissés « Le Soir » et « La Libre Belgique ».
Leurs caractères d'imprimerie sautillaient sur place comme des Gilles de Binche un dimanche sous la pluie à Courtrai. Il les reposa immédiatement avec une moue boudeuse. De toutes les façons la presse n’écrivait rien. Au plus était elle bonne à se répéter. Je dois avoir quand même un coup dans les carreaux se dit Renaud en essayant de se souvenir, en vain, l’objet du début de son propos. J’espère que personne dans cette salle ne me connaît. Afin de s’en assurer, il se retourna avec la lenteur d’un géant des Flandres pour scruter sa droite puis sa gauche. Son tour d’horizon l’amena à conclure qu’il était ici, comme ailleurs, un inconnu, et que, par conséquent, son voyage pouvait continuer.